RAPPEL BIOGRAPHIQUE CONCERNANT CHARLES DARWIN
DARWIN Charles Robert [1809-1882]
2. La Filiation de
l’Homme (1871) et l’anthropologie de Darwin
The
Descent of Man and Selection in Relation to Sex,
troisième grand ouvrage de synthèse de Darwin après
The Origin et The Variation, a été introduit
en France à travers la traduction de Jean-Jacques Moulinié
(1872), où Descent (qui signifie le fait de « descendre
de », d’être issu d’une souche ou d’une lignée, de provenir
d’une origine, de procéder d’une série d’ancêtres,
de représenter le point d’aboutissement actuel d’une généalogie,
bref, d’avoir une ascendance) est rendu par « descendance », dont l’usage en français, dans un tel emploi, est rare
et contesté. Des raisons sémantiques précises nous
ont fait préférer pour cette traduction le terme de « filiation » pris dans son acception juridique - établir la
filiation de quelqu’un consistant à authentifier son ascendance
en remontant le long du lien (de descendance) qui unit jusqu’à
lui des individus directement issus les uns des autres par un acte de génération.
L’usage s’étant toutefois largement imposé, dans le cas présent,
du terme de « descendance », nous pourrons occasionnellement
le maintenir, en tenant compte toutefois de cette mise au point.
Si
l’on mesure dans toute son ampleur le choc produit dans les consciences
par L’Origine des espèces, déjà amplement diffusée
à ce moment aux États-Unis et sur le continent européen,
on pourra évaluer l’intérêt que pouvait susciter en
1871 un ouvrage attendu et présenté comme l’extension à
l’Homme de la théorie de la descendance avec modifications, et donc
comme l’émancipation définitive du discours naturaliste par
rapport au plus résistant des interdits théologiques, celui
qui tendait à préserver ultimement l’Homme de son inscription
au sein de la série animale. L’enjeu scientifique d’un tel livre
apparaissait alors comme indissociable d’enjeux philosophiques et politiques
déterminants au cœur d’une époque d’expansion et de consolidation
des emprises coloniales, et dans
une société en restructuration qui était le théâtre
d’un conflit non seulement entre conservatisme et libéralisme, mais
aussi bien entre différentes versions du libéralisme conquérant.
A.
Le transformisme darwinien étendu à l’Homme
« L’unique objet de cet ouvrage », écrit Darwin, « est
de considérer : premièrement, si l’Homme, comme toute autre
espèce, descend de quelque forme préexistante ; secondement,
le mode de son développement ; et, troisièmement, la valeur
des différences existant entre ce qu’on appelle les races humaines. »
Le
premier temps de la démonstration de Darwin consiste à établir
la liste des phénomènes de ressemblance qui selon lui rendent
indiscutable le lien qu’il veut établir entre la constitution anatomo-physiologique
de l’Homme et celle des autres membres du groupe des Vertébrés.
Ses arguments, empruntés d’abord à l’anatomie comparée,
et particulièrement à Huxley, sont déjà classiques : identité de conformation du squelette, des muscles, des nerfs,
des vaisseaux, des viscères, et même de l’encéphale
lorsqu’il s’agit des Singes supérieurs ; communicabilité réciproque
de certaines maladies entre les animaux - les Singes surtout - et l’Homme ;
parenté entre les parasites qui affectent les Hommes et les animaux ;
analogie également entre les processus qui, chez les uns et les
autres, suivent les phases de la lune, entre les phénomènes
cicatriciels, entre les comportements reproducteurs, entre les différences
qui séparent les générations et les sexes, entre les
stades et les mécanismes du développement embryonnaire, singulièrement
lorsque l’on observe la parturition des Singes ; communauté de la
détention d’organes rudimentaires ; existence d’un revêtement
laineux (lanugo) chez le fœtus humain au sixième mois ; traces
persistantes, chez l’Homme, à l’extrémité inférieure
de l’humérus, du foramen supra-condyloïde, ouverture
par laquelle passe, chez « quelques Quadrumanes, les Lémurides
et surtout les Carnivores aussi bien que beaucoup de Marsupiaux »,
le « grand nerf de l’avant-bras et souvent son artère principale », etc.
Mais
les données mises en œuvre par la grande somme compilatoire et illustrative
que constitue The Descent excèdent considérablement
les seuls domaines de l’anatomie et de la physiologie comparées.
Celles que Darwin emprunte également à l’anthropologie physique,
à l’anthropométrie, à l’éthologie humaine et
à l’étude des sociétés « civilisées » et des cultures exotiques (dont certaines remontent à sa
propre expérience de voyageur) lui fournissent les éléments
qui lui permettent de mettre en évidence le fait que la variabilité,
prouvée chez l’Homme sur le terrain de l’anatomie, l’est également
sur les plans raciologique et sociologique, et que, sous des modalités
qui n’ont été, hélas, convenablement analysées
que bien tard, la sélection se poursuit au sein de l’humanité.
B.
L’effet réversif de l’évolution
Darwin
se livre donc dans La Filiation à un essai - inévitable
du point de vue de la cohérence et de la portée de sa théorie
- d’unification de l’ensemble des phénomènes biologiques
et humains sous l’opération d’un seul principe d’explication du
devenir : ce dernier dérive très normalement des sciences
naturelles qui viennent d’être énumérées,
Darwin parcourant leurs différents domaines pour aboutir sans heurt
au champ de ce que l’on nommerait aujourd’hui l’anthropologie sociale,
ainsi qu’à des observations psychosociologiques et éthiques
qui, pour être spécifiquement humaines, n’en sont pas moins
évolutivement liées à des données et à
des conduites dont l’analyse tend à faire apparaître l’origine
au sein des groupes animaux.
Or,
contrairement aux interprétations qui ont dominé pendant
plus d’un siècle la lecture (en réalité, dans la plupart
des cas, la non-lecture) du texte de La Filiation, ce continuisme
ne fonde ni ce que l’on a appelé d’une manière expéditive
le « darwinisme social », présent au contraire chez
Spencer et Haeckel, ni, sous le motif de la « poursuite de la sélection », aucune forme ultérieure d’inégalitarisme social
ou racial. En effet, La Filiation établit qu’un renversement
s’est opéré, chez l’Homme, à mesure que s’avançait
le processus civilisationnel. La marche conjointe du progrès (sélectionné)
de la rationalité, et du développement (également
sélectionné) des instincts sociaux, l’accroissement
corrélatif du sentiment de sympathie, l’essor des sentiments
moraux en général et de l’ensemble des conduites et des institutions
qui caractérisent la vie individuelle et l’organisation communautaire
dans une nation civilisée permettent à Darwin de constater
que la sélection naturelle n’est plus, à ce stade de l’évolution,
la force principale qui gouverne le devenir des groupes humains, mais
qu’elle a laissé place dans ce rôle à l’éducation.
Or cette dernière dote les individus et la nation de principes
et de comportements qui s’opposent, précisément, aux
effets anciennement éliminatoires de la sélection naturelle,
et qui orientent à l’inverse une partie de l’activité sociale
vers la protection et la sauvegarde des faibles de corps et d’esprit, aussi
bien que vers l’assistance aux déshérités. La sélection
naturelle a ainsi sélectionné les instincts sociaux,
qui à leur tour ont développé des comportements et
favorisé des dispositions éthiques ainsi que des dispositifs
institutionnels et légaux anti-sélectifs et anti-éliminatoires.
Ce faisant, la sélection naturelle a travaillé à son
propre déclin (sous la forme éliminatoire qu’elle revêtait
dans la sphère infra-civilisationnelle), en suivant le modèle
même de l’évolution sélective - le dépérissement
de l’ancienne forme et le développement substitué d’une forme
nouvelle : en l’occurrence, une compétition dont les fins sont de
plus en plus la moralité, l’altruisme et les valeurs de l’intelligence
et de l’éducation. Sans rupture, Darwin, à travers
cette dialectique évolutive qui passe par un renversement progressif
que nous avons nommé l’effet réversif de l’évolution,
installe toutefois dans le devenir, entre biologie et civilisation, un
effet de rupture qui interdit que l’on puisse rendre son anthropologie
responsable d’une quelconque dérive en direction des désastreuses
« sociologies biologiques ». Il s’oppose ainsi expressément
au racisme, au malthusianisme et à l’eugénisme, contrairement
à l’erreur courante qui lui attribue la justification de ces trois
systèmes de prescriptions éliminatoires. Cette remarquable
dialectique du biologique et du social, qui se construit pour l’essentiel
entre les chapitres III, IV, V et XXI de La Filiation et qui, en
plus de s’opposer à toutes les conduites oppressives, préserve
l’indépendance des sciences sociales en même temps qu’elle
autorise et même requiert le matérialisme éthique
déductible d’une généalogie scientifique de la
morale, n’a été reconnue dans toute sa force logique
qu’à partir du début des années 1980 [1].
Le continuum biologico-social darwinien, dont une bonne métaphore
didactique est l’image topologique de la torsion du ruban de Möbius [2],
est un continuum réversif, impliquant donc un passage progressif
au revers de la loi évolutive initiale - la sélection
naturelle, en tant que mécanisme en évolution, se soumettant
elle-même, de ce fait, à sa propre loi. Il faudra
sans doute revenir longtemps sur l’explication de ce concept qui rend caduque
la prétention ordinaire de la plupart des philosophies à
déclarer inconcevable la possibilité même d’un matérialisme
intégral englobant l’éthique.
C.
La sélection sexuelle
Le
traitement de la sélection sexuelle dans La Filiation est
extrêmement documenté, et parcourt un domaine zoologique très
vaste avant de revenir à l’Homme après un long détour
passant par l’interrogation de la proportion numérique des sexes
(sex-ratio) et des différences entre les sexes dans les espèces
animales.
La
sélection sexuelle dépend « de l’avantage que certains
individus ont sur d’autres de même sexe et de même espèce,
sous le rapport exclusif de la reproduction » (ch. VIII). En d’autres
termes, la sélection sexuelle ne repose pas directement sur la lutte
pour l’existence, mais essentiellement sur une rivalité des mâles
dans la compétition pour la possession des femelles, compétition
dont les effets, moins rigoureux en règle générale
que ceux de la sélection naturelle, sont momentanément disqualifiants
pour les vaincus ou les évincés, sans être en principe
définitivement éliminatoires. La sélection sexuelle,
qui sélectionne des caractères sexuels secondaires
et repose en grande partie sur l’hérédité « liée à un seul sexe », assure généralement
le triomphe des mâles les plus vigoureux et les plus combatifs, ou
de ceux qui possèdent une particularité morphologique favorisant
leur suprématie au sein de cette compétition (cornes et ergots
plus développés respectivement chez le Cerf et le Coq, crinière
plus épaisse chez le Lion, plumage plus éclatant et chant
plus mélodieux chez les Oiseaux). La préférence et
le choix exercés par les femelles jouent dans ce processus un rôle
déterminant. Darwin retrouve au sein de l’espèce humaine
des traits de comportement qui manifestent la persistance d’une sélection
sexuelle sous les critères (variables suivant les cultures) de la
beauté masculine et féminine, et reconnaît le rôle
qu’ils jouent lors des choix nuptiaux. La sélection sexuelle, complément
de la sélection naturelle, peut cependant avoir des effets anti-adaptatifs : par exemple la lourde parure de noce de tel Oiseau mâle pendant
la période des parades nuptiales peut l’empêcher quasiment
de voler et constituer ainsi un obstacle à sa survie. Que la tension
vers l’union sexuelle reproductive - qui possède à l’évidence
un lien d’origine avec ce que l’on appelle l’amour - puisse comporter d’une
manière intime et permanente un risque de mort est une observation
darwinienne qui ne devrait pas échapper à la perspicacité
de la psychanalyse.
D.
Sélection sexuelle et sélection naturelle
La
sélection sexuelle, on l’a dit, sélectionne des caractères
sexuels secondaires, c’est-à-dire des organes ou des traits morpho-anatomiques
appartenant en propre à un seul sexe (le sexe mâle en l’occurrence),
lesquels, sans avoir un lien direct avec la génération, en
favorisent cependant l’accomplissement : c’est le cas par exemple des organes
de préhension développés chez les seuls mâles
de nombreuses espèces (certains Crustacés notamment), et
qui leur servent à saisir et à maintenir la femelle lors
de l’accouplement.
L’hérédité
liée à un seul sexe est donc nécessaire pour penser
la transmission des caractères sexuels secondaires. Lorsque ces
derniers sont l’occasion d’une supériorité dans la lutte,
les individus qui en sont porteurs, et qui sont de ce fait capables d’engendrer
un plus grand nombre de descendants et d’en assurer la protection, transmettent
à ceux-ci cet avantage. Certes, la sélection naturelle suffit
à expliquer chez le mâle l’existence d’organes tels que les
organes des sens et de la locomotion, qui servent à trouver la femelle,
en même temps qu’à de nombreux autres usages qui paraissent
spécialement destinés au maintien de la femelle pendant l’accouplement.
Cependant, la sélection sexuelle a dû jouer un rôle
non négligeable dans la formation et le perfectionnement de ces
organes, dans la mesure où c’est ce perfectionnement même
qui assure à certains mâles leur domination sur d’autres mâles,
et confère aux mieux armés la faculté de transmettre
cet avantage à leurs descendants mâles. Il faut également
noter que les mâles avantagés ayant la possibilité
de conquérir les femelles les plus saines et les plus vigoureuses,
qui sont également les plus précoces sous le rapport de la
capacité d’engendrement, l’avantage se répartit entre les
descendants des deux sexes sous la forme commune d’une santé et
d’une vigueur physique augmentées.
« La sélection sexuelle », écrit Darwin, « a dû
provoquer le développement de beaucoup d’autres conformations et
de beaucoup d’autres instincts ; nous pourrions citer, par exemple, les
armes offensives et défensives que possèdent les mâles
pour combattre et pour repousser leurs rivaux ; le courage et l’esprit belliqueux
dont ils font preuve ; les ornements de tous genres qu’ils aiment à
étaler ; les organes qui leur permettent de produire de la musique
vocale ou instrumentale et les glandes qui répandent des odeurs
plus ou moins suaves ; en effet, toutes ces conformations servent seulement,
pour la plupart, à attirer ou à captiver la femelle. Il est
bien évident qu’il faut attribuer ces caractères à
la sélection sexuelle et non à la sélection ordinaire,
car des mâles désarmés, sans ornements, dépourvus
d’attraits, n’en réussiraient pas moins dans la lutte pour l’existence,
et seraient aptes à engendrer une nombreuse postérité,
s’ils ne se trouvaient en présence de mâles mieux doués.
Le fait que les femelles, dépourvues de moyens de défense
et d’ornements, n’en survivent pas moins et reproduisent l’espèce,
nous autorise à conclure que cette assertion est fondée. » (Ch. VIII.)
Ainsi,
la sélection sexuelle se superpose à la sélection
naturelle, travaillant elle aussi à une amélioration qui,
pour être de l’ordre de l’aptitude reproductrice et de la transmission
en ligne mâle de caractères sexuels secondaires avantageux,
n’en atteint pas moins bénéfiquement l’ensemble de la conformation
et de la santé foncière des individus des deux sexes, par
le double mouvement qui pousse les mâles les mieux doués à
s’emparer des femelles les plus saines et les plus tôt prêtes
à la fécondation, et les femelles à préférer
les mâles les plus attrayants, ce qui a pour conséquence une
amélioration globale du niveau physique de la descendance : il devient
dès lors difficile de démêler ce qui est dû à
la sélection sexuelle et ce qui est l’effet ordinaire de la sélection
naturelle.
Il
est intéressant de noter que le raisonnement qui chez Darwin sert
à établir la naturalité de la sélection sexuelle
est le même qui a servi à établir celle de la sélection
naturelle : de même en effet que l’Homme pratique une sélection
sexuelle artificielle sur ses animaux domestiques - améliorant dans
le sens de ses goûts ou de ses besoins telle ou telle race de Coqs
par exemple -, de même il en ressort que la nature détient
la capacité de sélectionner les caractères sexuels
secondaires (dont la variabilité est nettement accusée),
dans le sens d’un avantage reproductif, et d’améliorer ainsi l’aspect
physique des mâles de telle ou telle espèce. La démarche
explicative de Darwin à propos de la sélection sexuelle dans
La Filiation de l’Homme est en effet exactement parallèle
à celle qui a été mise en œuvre en 1859 dans L’Origine
des espèces pour faire comprendre, à travers l’existence
avérée de la sélection artificielle, l’existence probable
d’une sélection opérant librement au sein de la nature :
« De même que l’homme peut améliorer la race de ses coqs de
combat par la sélection de ceux de ces oiseaux qui sont victorieux
dans l’arène, de même les mâles les plus forts et les
plus vigoureux, ou les mieux armés, ont prévalu à
l’état de nature, ce qui a eu pour résultat l’amélioration
de la race naturelle ou de l’espèce. Un faible degré de variabilité,
s’il en résulte un avantage, si léger qu’il soit, dans des
combats meurtriers souvent répétés, suffit à
l’œuvre de la sélection sexuelle; or, il est certain que les caractères
sexuels secondaires sont éminemment variables. De même que
l’homme en se plaçant au point de vue exclusif qu’il se fait de
la beauté, parvient à embellir ses coqs de basse-cour, ou
pour parler plus strictement, arrive à modifier la beauté
acquise par l’espèce parente, parvient à donner au Bantam
Sebright, par exemple, un plumage nouveau et élégant, un
port relevé tout particulier, de même, il semble que, à
l’état de nature, les oiseaux femelles, en choisissant toujours
les mâles les plus attrayants, ont développé la beauté
ou les autres qualités de ces derniers. » (Ch. VIII.)
Il
semble donc d’une manière générale que chez presque
tous les animaux à sexes séparés, il doive y avoir
une compétition « périodique et constante » entre
les mâles pour la possession des femelles, compétition au
sein de laquelle la force, les armes et la beauté physiques des
mâles d’une part, le choix exercé par les femelles d’autre
part, jouent un rôle déterminant.
Au
terme d’un long recensement, Darwin aboutit à la conclusion suivant
laquelle les caractères sexuels secondaires sont généralement
plus accentués chez les mâles des espèces polygames.
En voici la raison : on admet au départ qu’une prépondérance
numérique des mâles sur les femelles constitue une condition
favorable à la rivalité des mâles, donc au développement
chez ces derniers de caractères sexuels secondaires plus ou moins
marqués selon les individus, d’où il suit que les mieux armés
l’emporteront dans la compétition reproductive. Or la polygamie,
qui est la situation où un seul mâle, en raison de sa force,
de sa combativité ou de sa séduction, gouverne un harem de
femelles, produit les mêmes effets que l’inégalité
numérique des sexes : de nombreux mâles - « et ce sont
certainement », écrit Darwin, « les plus faibles et
les moins attrayants » (ch. VIII) - , ne pourront pas s’accoupler.
On peut penser également qu’étant donné cette situation,
il faudra d’autant plus de qualités à un mâle non seulement
pour conquérir, mais pour conserver ses femelles et protéger
ses petits. Les mâles écartés de l’accouplement ne
le sont toutefois pas généralement d’une manière définitive,
mais ne peuvent la plupart du temps s’unir qu’à des femelles moins
vives, ce qui rejaillit négativement sur la qualité de leur
descendance des deux sexes.
Les
modifications qui déterminent les différences intersexuelles
de l’apparence extérieure chez de nombreuses espèces sont
généralement plus accusées chez le mâle que
chez la femelle. Le fait que les mâles soient plus ardents, plus
combatifs, et qu’ils aient presque toujours l’initiative de la poursuite
amoureuse, entraîne indirectement un développement plus fréquemment
remarquable des caractères sexuels secondaires chez le mâle.
Il faut cependant se souvenir de ce que l’apparente passivité des
femelles n’exclut pas cependant de leur part un certain choix dans
l’acceptation du mâle.
Une
dernière idée doit être ici évoquée,
en réponse à un erreur courante qui a voulu faire de Darwin
le théoricien de l’infériorité naturelle des femmes.
Certes, Darwin analyse en termes évolutifs, puis historiques, les
raisons de l’infériorité statutaire des femmes dans la société
qui lui est contemporaine. Mais il voit dans l’éducation
le ressort de leur égalité à venir, et la conviction
qu’il défend d’une détention par les femmes de cette forme
originaire et germinale de l’instinct social (base des sentiments moraux)
qu’est l’amour maternel le conduit en toute logique à placer
en elles l’espoir de l’évolution affective et éthique future
de l’humanité [3].
3. Les altérations
du darwinisme à l’époque victorienne
La
persistance extraordinairement tenace d’erreurs d’interprétation
concernant le versant anthropologique de la pensée darwinienne s’enracine
dans le moment précis qui sépare la publication en 1859 de
L’Origine des espèces et celle, en 1871, de La Filiation
de l’Homme. Cette décennie décisive, au cours de laquelle
les partisans de Darwin – lesquels étaient pour la plupart loin
d’être « darwiniens » – incitèrent sans relâche
ce dernier à étendre à l’Homme son propos transformiste
dans un livre qui, pour avoir été trop longtemps attendu,
ne sera pratiquement jamais lu dans sa littéralité ni entendu
dans sa logique, a vu en effet se développer le « système
de l’évolution » du philosophe Herbert Spencer et son « darwinisme social », application impitoyable du principe de l’élimination
des moins aptes au sein d’une concurrence sociale généralisée.
Elle a vu également, à partir de 1865, la naissance de l’eugénisme
de Francis Galton, recommandant l’application compensatoire d’une sélection
artificielle aux membres du groupe social pour lutter contre la dégénérescence
issue de l’affaiblissement du rôle de la sélection naturelle
en milieu de civilisation. Ces discours – parfois inconciliables dans leurs
principes mais convergents dans leurs effets – développaient ensemble
une référence également réductrice à
la théorie darwinienne de la sélection, dans un accord global
avec les tendances dominantes de la société industrielle
anglaise emportée par l’ivresse de sa métamorphose libérale.
Aucune de ces deux « déviations » n’a reçu l’aval
de Darwin, qui a pris position dans l’ouvrage de 1871 contre les positions
et recommandations sociales et politiques
qui en émanaient. Mais la
confusion était née, soutenue par un système de pensée
et ancrée dans le vocabulaire théorique, de sorte qu’aujourd’hui
encore, un travail idéologique incessant s’obstine, contre l’évidence
historique, logique et textuelle qui ressort de l’examen approfondi de
l’œuvre darwinienne, à parer du nom et du prestige de Darwin – le
plus souvent au moyen de montages citationnels – des doctrines ou des pratiques,
telles que l’anti-interventionnisme social radical, l’impérialisme,
le racisme, le « sexisme » ou
l’eugénique négative, qu’il a toujours expressément
combattues.
BIBLIOGRAPHIE
C. DARWIN, L’Autobiographie. La vie d’un naturaliste à l’époque
victorienne, trad. J.-M. GOUX,
Paris, Belin, 1985 (quelques difficultés de traduction rendent parfois
nécessaire un recours au texte original) ; C. DARWIN, L’Origine
des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte
pour l’existence dans la nature, trad. J.-J. MOULINIÉ (d’après
les 5e et 6e éditions anglaises), Verviers, Gérard &
C°, Marabout-Université, 1973 ; C. DARWIN, La Descendance
de l’Homme et la sélection sexuelle, Bruxelles, Complexe, 1981
(la préface ajoutée à cette reproduction photographique
est malheureusement une illustration continue des erreurs d’interprétation
analysées ici) ; C. DARWIN, La Filiation de l’Homme et la sélection
liée au sexe, éd. Tort, Paris, Syllepse, 1999 (premier
volume paru des Œuvres de Charles Darwin, trad. coordonnée par M. PRUM, sous le direction
de P. TORT, précédée de « L’anthropologie inattendue
de Charles Darwin », par P. TORT) ; P. TORT (dir.), Dictionnaire
du darwinisme et de l’évolution, Paris, PUF, 1996, 3 vol. ; P.
TORT, Spencer et l’évolutionnisme
philosophique, Paris, PUF, « Que sais-je ? » n° 3214,
1996 ; P. TORT, Darwin et le darwinisme, Paris, PUF, « Quadrige », 1997 ; P. TORT (dir.), Pour Darwin, Paris, PUF, 1997 ; P.
TORT, Darwin et la science de l’évolution, Paris, Gallimard,
« Découvertes », 2000 ; P. TORT, La seconde révolution darwinienne, Paris, Kimé, 2002.
PATRICK TORT