FABRE
LE MIROIR AUX INSECTES
(Paris, Vuibert / Adapt, 2002, 350 p.)
Actuellement disponible en librairie.
Jean-Henri Fabre, l’homme des insectes, n’était pas un saint. Il eut, et a toujours, pourtant, ses hagiographes, ses fidèles, ses cultes régionaux et ses célébrations jubilaires – en Aveyron, en Provence, à Paris, au Japon et ailleurs. Sa légende naquit en 1910, vers la fin d’une vie qui se tint délibérément à l’écart du siècle, et qui réunissait assez convenablement les ingrédients d’une béatification : révélation, solitude, pauvreté, inspiration, épreuves, prédictions, pari sur l’au-delà et approbation finale de l’Église catholique. L’inexistence jusqu’à ce jour d’un livre consacré à un exposé scientifique et critique de l’œuvre et de la doctrine naturalistes de Fabre est l’indication la plus claire du climat obstinément religieux qui a entouré la glorification de son œuvre depuis le début du XXe siècle. Anti-transformiste têtu et partisan anachronique des créations successives, il dut pourtant à Darwin un brevet d’« inimitable observateur » dont il sut se servir pour le combattre, et que ne lui accordaient guère ceux-là mêmes qui illustrèrent contre lui, en France, la science nouvelle de l’évolution. Ses Souvenirs entomologiques, aux descriptions réputées admirables et qui peuvent en effet l’être parfois, sont aussi le lieu de contradictions massives et d’une lutte idéologique sans merci, fondée sur une caricature permanente de la biologie évolutive, allant de l’incompréhension élémentaire jusqu’à la falsification d’énoncés.
Sourd aux avancées de la microbiologie pasteurienne, résolument hostile à celles qu’offraient alors les recherches sur la parthénogenèse, il soutint à propos des insectes une thèse qu’il étendit à l’ensemble du règne animal : l’instinct, « génie de la bête », est immuable, imperfectible car d’emblée parfait, stupide car inconscient, distinct de l’intelligence et étranger à la raison, inné et transmis identique à lui-même à l’intérieur de chaque espèce. Sa raison d’être ultime renvoie à une logique transcendante ordonnatrice d’harmonie et impénétrable dans ses mobiles et dans ses desseins.
Scrutateur passionné doué d’un talent incontestable pour la dramatisation didactique du récit naturaliste, expérimentateur ingénieux, pédagogue remarquablement efficace, habité d’une véritable religion du fait qu’il opposait à toute théorie, mais défenseur exalté du finalisme et apologiste dogmatique de l’humiliation de l’intelligence devant l’inconnaissable, il fut l’un des derniers catéchistes de la théologie naturelle. Son utilisation par une fraction « concordiste » de l’Église catholique à l’époque de la « crise » momentanée du transformisme, dans les années 1920 et suivantes, préfigure celle que des forces analogues feront ensuite, et plus durablement sans doute, de Teilhard de Chardin.
Ce livre, le premier à fournir une évaluation objective et documentée de l’œuvre scientifique de Fabre, comporte une riche iconographie empruntée à son fils Paul-Henri Fabre et à des sources inédites, ainsi qu’une illustration entomologique contemporaine issue des travaux photographiques de Michel Boulard.