MARX ET LE PROBLÈME DE L'IDÉOLOGIE
Le modèle égyptien
SUIVI DE
Introduction à l’anthropologie darwinienne
– Marx-Engels, Malthus, Spencer, Darwin –
(Entretien avec Georges Guille-Escuret)
Postface de Bernadette Menu.
(Paris, L'Harmattan, 2006, 150 p.)
Actuellement disponible en librairie.
Cet essai de Patrick Tort – que chacun connaît aujourd’hui comme l’encyclopédiste du darwinisme – analyse profondément, à travers un éblouissant retour sur Marx, l’une des questions majeures de l’histoire humaine : celle des rapports entre le gouvernement politique, la maîtrise des idées, des savoirs et des symboles, et la manipulation de la croyance.
Cette réflexion à partir de
L’Idéologie allemande et, plus largement, autour de l’œuvre de Marx, découvre chez ce dernier la référence égyptienne, et, au-dessous, le grand continent ignoré de l’égyptologie pré-champollionnienne.
Que signifie le fait que Marx ait reconnu dans les membres de la caste sacerdotale égyptienne les premiers idéologues de l’humanité ? Qu’est-ce, profondément, que l’idéologie comme fabrique de l’
illusion ? L’idéologie dominante – élaborée par la classe dominante pour l’ensemble de la société – c’est-à-dire, d’abord, la
religion – est-elle un reflet innocent de la domination de classe, ou au contraire l’instrument qui
se joue de l’innocence – et qui
joue l’innocence – dans l’intérêt du maître illusionniste ?
D. Pagani, extrait d’un article paru dans la revue Illusio, no 3.
La théorie de l’
idéologie dominante renferme chez Marx une contradiction.
Réduite à sa thèse manifeste, explicitée au cœur de la polémique contre la nouvelle philosophie critique,
L’Idéologie allemande installe son objet dans l’innocence d’un
reflet, dans l’involontaire d’une croyance, dans la sincérité d’une
illusion que partagent ceux-là mêmes qui l’élaborent – les « idéologues » de la classe dominante – et, tout autant, ceux qui la dénoncent comme telle et qui pensent ainsi changer le monde en corrigeant des représentations – les philosophes « critiques » allemands.
Mais, dans les interstices de ce texte, et plus nettement encore dans le premier livre du
Capital, la référence expresse de Marx, à travers le XVIIIe siècle, à ces archétypes de la fonction politico-idéologique et à ces spécialistes de la régulation sociale qu’étaient les
prêtres de l’Égypte initiateurs des cultes idolâtriques, fait basculer la thèse de l’innocence de la production idéologique dans son extrême opposé. L’idéologie dominante devient alors une
mystification calculée, un jeu d’artifices, un outil de l’influence, une force d’assujettissement à des simulacres construits, s’exerçant en direction des producteurs dominés, et manœuvrée depuis une position de
savoir apte à exclure toute « illusion » sur son origine, son lieu d’application et ses conséquences matérielles : la reproduction des rapports de production et de la division du travail, dont la caste sacerdotale est elle-même le produit.
Ces deux thèses en conflit latent fournissent la structure et les termes réels de la problématique idéologique chez Marx : du dépassement de leur opposition dépend aujourd’hui, pour une grande part, la nouvelle intelligence de la
lutte idéologique.
Patrick Tort